GENÈSE DE LA CAPACITÉ D’EMPATHIE CHEZ LE JEUNE ENFANT
Il est bon d'être ensemble
Dr Mária VINCZE
pédiatre
Institut Pikler - Budapest




Par un beau dimanche automnal, nous sommes attablés à l’occasion d’un déjeuner familial. Nous discutons, à propos de ma prochaine intervention sur l'empathie, sur ce que nous entendons au juste par ce terme. Je me tourne vers Kata, ma petite-fille âgée de 11 ans. "A ton avis, es-tu empathique ?" Kata réfléchit un peu. Elle répond, ni "oui, bien sûr", ni "non", elle dit simplement: "J'espère que je le suis."

Et les enfants élevés à Lóczy, sont-ils empathiques ?

Dans l'étude longitudinale que j’ai réalisée dans les années 1970, je n'ai pas étudié spécifiquement les sentiments des enfants, leur capacité d'empathie. Je me suis intéressée à ce qui se passait au sein d'un groupe d'enfants grandissant ensemble.

En suivant l'évolution des relations entre enfants de trois mois à deux ans et demi, j'ai pu observer :
      - comment ils communiquaient par le regard, le sourire, la voix, puis la parole;
      - comment ils établissaient un contact par leurs mouvements;
      - comment ils établissaient un contact physique (en se touchant involontairement puis de manière délibérée,
            en caressant l'autre, en grimpant les uns sur les autres, en se tapotant, en se bousculant, en se frappant
            avec la main ou un objet, en se mordant);
      - comment ils établissaient un contact par les objets, en prenant un objet de la main de l'autre, en le lui
            tendant, en le lui donnant;
      - comment ils s'imitaient les uns les autres, point de départ d'une activité commune;
      - comment ils en venaient, enfin, à adopter une sorte de comportement "adulte" avec leurs camarades.

Au-delà de l'intérêt porté à tout ce qui se passait entre les enfants, ce que je voulais savoir, c'était le moment où ils découvraient que l'autre n'était pas un objet, mais une personne humaine. Les modes de communication établis entre les enfants étaient d'une grande richesse. Par contre je n'ai pas été à même de déterminer de manière catégorique le moment où l'enfant réalise que la chose couchée à ses côtés n'est pas un objet à manipuler, mais un être vivant, comme lui. Est-ce lorsque l'enfant prend confusément conscience qu'il est lui-même un être vivant, un être sensible ? La communication avec l'autre contribue-t-elle à ce processus ? Le premier sourire adressé à l'autre en est-il le premier signe révélateur ? Ou est-ce lorsque l'enfant découvre que l'autre a des intentions propres, semblables ou contraires aux siennes ? Ou peut-on seulement en être sûrs lorsqu'ils recourent à la parole pour s'appeler ? Ou seulement au moment où ils remarquent, sentent, entendent, voient, que l'autre manifeste des sentiments et qu'ils y réagissent ?

Que faut-il pour qu'un enfant arrive au point de maturité où il remarque les manifestations de sentiments d'une autre personne, enfant ou adulte ? Nous savons qu'un nourrisson de 2-3 mois répond par un sourire au visage qui lui sourit, mais il ne s'agit pas encore là d'un sourire conscient, le nourrisson n'est pas encore conscient de ses propres sentiments, ni de ceux de l'autre.

Gallup, le spécialiste américain des primates, a observé, tout à tour, le comportement devant le miroir de diverses espèces animales, puis de nourrissons. Il attribue à l'être vivant se reconnaissant dans le miroir un niveau de conscience, précurseur de la capacité d'induction des opinions et des intentions des autres. Les enfants d'un an et demi - deux ans sont déjà "conscients d'être conscients", ce qui engendre également la possibilité d'induire l'état de conscience de l'autre.

Je voudrais illustrer ce raisonnement par un exemple simple. Il est fréquent, je l'ai moi-même souvent observé, que le nourrisson, l'enfant de moins d'un an et demi - deux ans tende à son camarade un objet "en aveugle". Il le tend alors même qu'il est clair aux yeux de l'observateur extérieur que son camarade n'est pas prêt à le recevoir. A un âge ultérieur, ce geste "aveugle" ne se produit plus. L'enfant tend l'objet à son camarade lorsqu'il voit que celui-ci est prêt à le prendre, s'il voit qu'il ne l'est pas, il l'avertit avant de le lui tendre.

D'après Hoffman, lorsque les enfants d'un an et demi - deux ans se reconnaissent dans le miroir, lorsqu'ils sont donc conscients que l'autre est une personne à part, ils sont également en mesure de savoir qu'il est triste, qu'il est en détresse.

Comme je l'ai déjà mentionné, je ne me suis pas demandé dans mon étude si les enfants savent que l'autre a également des sentiments, positifs ou négatifs, et, dans la mesure où c'est le cas, comment ils y réagissent. Les constatations à ce sujet, tirées de mes observations portant sur la manière dont les enfants réagissent aux pleurs de leurs camarades, c'est-à-dire à leur détresse, étaient seulement un produit dérivé de l'étude.

"On sait depuis longtemps – que l’on soit spécialiste de la petite-enfance ou pas - que si un nourrisson entend pleurer un autre nourrisson, il se met lui aussi à pleurer", écrit Hoffman dans son livre intitulé Empathie et développement moral. Certains chercheurs y voient la première manifestation de l'empathie. Bien que ce phénomène ait toujours été observé dans le seul cadre d'expériences "en laboratoire", l'assertion relative au caractère contagieux des pleurs des enfants continue à se propager.

Or, je n'ai pas moi-même observé chez les petits nourrissons de tels "épidémies de pleurs", de petits nourrissons se mettant à pleurer en entendant d'autres pleurer. Dans mes observations, un nourrisson ne se met à pleurer que lorsqu'il a une raison personnelle de le faire.

Mieux, à un âge légèrement plus avancé, vers 2-3 mois, il arrive même qu'ils adressent un sourire, un rire à leur camarade en larmes, comme s'ils ne savaient pas encore distinguer les manifestations de sentiments positifs et négatifs de leurs camarades.

Le phénomène le plus frappant chez les nourrissons déjà un peu plus âgés, ceux passant leur temps d'éveil dans un parc, était leur indifférence aux pleurs de leurs camarades. Jusqu'à l'âge de 5-6 mois, ils ne jetaient généralement même pas un regard au nourrisson qui pleurait tout à côté d'eux, ils poursuivaient leur activité sans broncher. Un peu plus tard, vers l'âge de 9-10 mois, ils remarquent déjà plus les pleurs des autres, mais ce n'est que vers l'âge d'un an qu'il leur arrive d'interrompre leur activité en entendant pleurer un de leurs camarades. Pour vérifier si ce n’est pas un effet de la vie de groupe et par conséquent de l’accoutumance aux pleurs qui engourdirait leur sensibilité à l’égard des pleurs du compagnon, j’ai observé en famille les réactions aux pleurs de jumeaux. Mes observations de jumeaux élevés au sein de leur famille corroborent celles du groupe.

Nous avons mentionné cette réaction "erronée" des petits nourrissons consistant à répondre aux sentiments négatifs, aux larmes de leur camarade, par un sentiment positif, un sourire ou un rire.

Des "erreurs", certes d'un autre genre, se produisent aussi plus tard, quand l'enfant s'identifie aux sentiments de son camarade et réagit en conséquence. Hoffman évoque le cas d'un petit garçon de 14 mois qui, considérant son ami en larmes d'un regard attristé, le prit tendrement par la main et le conduisit auprès de sa propre mère, alors même que la mère de son ami était également présente.

Plus tard, vers l'âge d'un an et demi - deux ans, il arrive par contre plus d'une fois que les enfants réagissent par un mouvement violent d'humeur aux pleurs de leur camarade, particulièrement s'il est couché au sol. Ils s'approchent de l'enfant impuissant, pleurant amèrement, et lui font mal, lui donnent des coups sur la tête ou le mordent. Ce sont là des scènes dramatiques et fréquentes chez les enfants d'un à deux ans.

Qu'est-ce qui peut bien pousser un enfant à faire mal à son camarade en larmes ? Nous l'ignorons. J'aimerais cependant attirer l'attention sur deux phénomènes.

Le premier a trait à la position de l'enfant en larmes. Celui qui pleure couché par terre est tout particulièrement en butte à la violence des autres. Si dans son désespoir, un enfant en pleurs se couche par terre, il est quasiment certain qu'un ou plusieurs de ses camarades vont s'approcher de lui, lui tirer les cheveux, lui donner des coups ou marcher sur lui. Parmi les enfants en larmes, c'est donc tout particulièrement celui qui, par sa position couchée, paraît plus petit, plus faible, qui attirera une réaction agressive de la part de ses camarades. La préhistoire biologique de ce genre de comportement peut être observée parmi les mammifères sous-humains, qui s'en prennent aux membres malades, affaiblis, de leur groupe, les piétinent, leur sautent dessus, les attaquent souvent sans la moindre raison.

Le second phénomène est l'âge de l'enfant agresseur et son niveau de développement moteur. Tandis que ces manifestations d'agressivité sont presque inexistantes chez l'enfant encore incapable de se mettre debout, elles deviennent bien plus fréquentes dès lors qu’il sait marcher, c'est-à-dire grosso modo entre l'âge d'un an et deux ans et demi. Une hypothèse d'Hermann nous paraît susceptible d'en expliquer la raison. L'enfant arrive alors à l'âge où la naissance d'un frère ou d'une sœur devient biologiquement possible – c'est l'âge d'une violente jalousie. Pour que la jalousie et l'agressivité qui en découle viennent à naître, la présence réelle d’un nouveau petit frère (ou petite sœur) n'est pas nécessaire en soi. L'important est sans doute la situation en tant que telle suscitant l'agressivité, où l’enfant prend en l'occurrence pour objet de défoulement le camarade, particulièrement celui qui est plus petit, plus vulnérable. Il est à noter que les enfants ont accepté leurs camarades manifestement handicapés, Éva – aveugle, Csilla – paraplégique, Zsóka – au langage bizarre, etc.) et ne leur ont pas fait mal.

Mais s'il est vrai que l'enfant en larmes provoque à un certain âge une réaction agressive de son camarade, il faut savoir qu'il ne suscite jamais une colère durable. Il se peut très bien que l'enfant qui a pleuré et celui qui lui a fait mal courent ensemble ou jouent gaiement à cache-cache une minute plus tard.

"L'agressivité est un instinct comme les autres, et en tant que tel, dans des conditions normales, il est – comme les autres instincts – un élément assurant la survie de l'individu et de l'espèce", écrit l'éthologue Konrad Lorenz dans son livre, « Das sogenannte Böse » (La méchanceté prétendue). "Supposons, poursuit-il, que depuis une autre planète, disons Mars, un éthologue objectif observe avec une longue-vue le comportement social des humains. Il ne lui viendrait jamais à l'esprit que le comportement de l'homme est guidé par la raison ou une morale empreinte du sens des responsabilités. Il en viendrait plutôt à la conclusion que la société des humains est similaire à celle des rats où les individus sont des êtres sociaux pacifiques au sein d'une même famille, mais se comportent en vrais démons avec des congénaires n'appartenant pas à leur famille." (p. 335.)

"Qu'est-ce qu'a bien pu ressentir l'homme – écrit Lorenz – lorsqu'il a tenu pour la première fois dans sa main une hache de pierre ? La même chose, probablement, que ce qu'on peut observer chez les enfants de 2-3 ans qu'aucune inhibition instinctive ou morale n'empêche de jetter à la tête des autres des objets si lourds qu'ils arrivent à peine à les soulever." (p. 346.)

Comment surmonter l'inévitable conflit entre besoins égoïstes et engagements sociaux est un dilemme fondamental de l'homme.

"Peu de gens de l'époque se sont identifiés aux humiliés", écrit Ágnes Losonczi dans son livre L'Histoire qui bouleverse le destin. (p. 84.) Ce recueil d'entretiens, avec les parents de 70 familles du VIIe arrondissement de Budapest appartenant aux classes moyennes, permet d'appréhender la vie et la destinée de quatre générations, des grands-parents aux enfants des personnes interviewées.

"Même pour ceux qui pleurèrent sincèrement la déportation de leurs voisins juifs, la réapparition des déportés en camps de concentration ou aux travaux forcés tels des âmes du royaume des ombres s'apparenta à l'effroyable apparition de revenants. Certes, beaucoup ressentirent de la compassion, mais que pouvaient ressentir ceux qui avaient commis ces crimes, ceux pour qui ce qui s'était passé avec les Juifs était une satisfaction, mieux, un motif de joie ? [...] Personne n'avait plaisir à les voir, ni ceux qui avaient quelque chose sur la conscience, ni ceux chez qui les remords éveillaient de la haine envers les survivants." (p. 86.)

Les personnes interviewées par Ágnes Losonczi sont des gens simples, il n'y a parmi eux ni coupables, ni personnes ayant profité des événements. C’est dommage car il serait intéressant de savoir comment ceux-là furent élevés. Les ouvrages d'Alice Miller (qui a étudié la vie de dictateurs du XXe siècle : Hitler, Staline, Ceausescu) donnent cependant une réponse à cette question. Ils furent traités dans leur enfance avec brutalité.

Chez les enfants équilibrés sur le plan affectif, les brusques pulsions agressives commencent à s'atténuer après l'âge de 2 ans pour laisser de plus en plus place aux manifestations d'empathie qui sont à l'état embryonnaire au début. A deux ans et demi - trois ans, ces manifestations sont désormais plus fréquentes que celles d'agressivité. C'est ce que montrent aussi mon étude longitudinale.

Lorenz et d'autres spécialistes estiment que l'agressivité est un instinct. Selon Lorenz, comme nous l'avons déjà mentionné, l'agressivité est un instinct assurant la survie de l'individu et de l'espèce. D'autres contestent cette opinion. La survie de l'individu et de l'espèce ne nécessite-t-elle pas également de l'empathie ? Et si c'est le cas, ne s'agit-il pas là d'un phénomène instinctif ? Un exemple, extrême il est vrai, tendrait à indiquer le contraire.

Le dernier empereur chinois, Pu Yi (1906-1967) accéda au trône à l'âge de 2 ans. Enfermé dans l'enceinte de la Ville interdite, il vécut une vie d'enfant on ne peut plus absurde. De hauts fonctionnaires de la cour, des eunuques, des tuteurs et des impératrices s'inclinaient devant les desiderata du bébé-empereur.

"Chaque fois que je repense à mes années d'enfance – écrivit-il à l'âge de 58 ans dans son autobiographie – mes souvenirs sont recouverts, comme d’un voile de couleur jaune. Ce "jaune flamboyant", comme on l'appelait, était le privilège exclusif de la famille impériale, il emplissait ma conscience du sentiment que j'étais le seul à être investi d'une nature "céleste", ce qui me distinguait de tous les autres hommes. Bien que j'ai eu de très nombreuses mères, je n'ai jamais connu l'amour maternel."

A l'âge de 7-8 ans, lorsqu'il était de mauvaise humeur ou en colère, on l'enfermait dans un petit réduit. "«Le souverain millénaire a du feu dans le cœur. Qu'il chante donc le feu qui est en lui.» Enfermé là, dans ma solitude, je pouvais hurler, rager, pleurer tout mon soûl. C'est seulement lorsque «le feu s'était consumé» qu'on me laissait sortir." Lui-même tourmentait ses sujets, les eunuques, par des cruautés diverses et variées. "Une seule personne était capable de m'arrêter, c'était Wang Momo, ma nourrice. Les remontrances de Wang Momo, qui n'avait pas lu un seul livre, qui ne connaissait pas ces notions abstraites que sont l'humanité, l'équité, avaient pourtant de l'effet sur moi. Elle était la seule qui m'ait dit que les eunuques étaient des personnes comme moi, que les autres personnes étaient dotées des mêmes sentiments que moi, l'empereur. Certes j'ai compris ce qu'elle m'a dit, comme n'importe qui l'aurait compris, mais malgré tout, dans l'ambiance anormale de la cour, il fallait qu'elle me le rappelle; j'étais petit, et on m'avait appris à regarder tous les gens autour de moi comme mes sujets, mes esclaves, envers qui je n'avais pas à avoir la moindre considération."

L'exemple de Pu Yi montre que l'empathie n'est pas un don naturel inné. Pu Yi n'a pas connu l'amour de ses parents, pire, il n'y avait pas une seule personne à la cour impériale qui l'ait aimé. A la seule exception peut-être de sa nourrice. Mais même à propos d'elle, il ne dit pas qu'elle l'a aimé ou qu'il l'a aimée, mais seulement qu'elle a eu "de l'effet" sur lui. Wang Momo a tenté d'implanter un peu d'empathie, de compassion dans le cœur de l'enfant-empereur. Ses efforts n'ont pas été couronnés de succès.

Mais qu'est-ce que l'empathie ?

Provenant du grec empatheia, le terme empathie signifie la faculté de s'identifier à quelqu'un, de se mettre dans sa situation. Ce que je ressens, pense, veux, ce que j'aime ou n'aime pas, ce que je trouve bon ou répugnant, tout cela, une autre personne peut également le ressentir, le penser, le vouloir, etc. La notion d'empathie est connue de tous. Elle signifie la capacité de comprendre, de ressentir soi-même les sentiments, les joies et les difficultés d'autrui. Cela me fait du bien si mon compagnon, mon ami écoute mes plaintes, ma tristesse avec empathie, avec compassion, et de même, il lui importe également que je prête une oreille attentive et compréhensive à ses soucis. La compassion pousse parfois à apporter son aide à l'autre.

Dans mon étude longitudinale, je n'ai pas accordé d'attention particulière à l'empathie. Les manifestions d'empathie n'étaient pas les caractéristiques les plus typiques des enfants de cet âge. Toutefois j'estime aujourd’hui important de mettre l'accent qu'il mérite sur cet aspect de la coexistence des enfants.

L'empathie est le sentiment d’une personne vis-à-vis d’un individu particulier. Je n'ai pas d'empathie pour l'humanité. Je compatis sincèrement à la douleur des proches des victimes des attentats de New York, je déplore, suis bouleversée par les pertes subies par les survivants de l'ouragan de la Nouvelle Orléans, je regarde à la télévision avec effarement et une colère impuissante la migration désespérée des adultes et des enfants africains souffrant de la famine, mais tout cela n'est pas de l'empathie. Il me faut aimer ou du moins connaître la personne pour ressentir de l'empathie. Selon Vernon R. Wiehe, spécialiste de la violence au sein de la famille, la question de l'empathie est un aspect important du traitement des parents maltraitant leurs enfants.

Michael Trout, le directeur de l'Institut Enfants-Parents de l'Illinois, décrit le cas d'une jeune femme, qui, après avoir subi depuis sa petite enfance des sévices physiques et sexuels, est devenue à son tour une mère maltraitant ses enfants. "Il s'agit d'une fille qui n'a jamais eu d'égard pour elle-même, qui n'a jamais vu d'empathie briller dans les regards qui se posaient sur elle, d'une fille pour qui l'abus sexuel (mais pas seulement cela) faisait partie de sa vie. C'était bouleversant de regarder son gentil visage n'exprimer aucune plainte de ce que son honneur ait été outragé. Lorsque je lui fis part de ma tristesse pour tout ce qu'elle avait perdu, elle fut surprise: de quelles pertes est-ce que je parlais? J'ai dû les lui énumérer : la perte de ses parents avant l'âge de 2 ans, la perte de l'espoir dans l'institution où elle avait grandi un temps, ses pérégrinations de famille d'accueil en famille d'accueil; le fait qu'elle n'ait eu personne qui lui ait pris la main et lui ait fait sentir qu'elle était l'enfant la plus précieuse de la terre; le fait qu'il ne se soit trouvé personne prête même à tuer pour la défendre; l'absence de consolation, lorsqu'un homme après l'autre abusa de cette petite fille misérable, sans défense, au regard en demande; l'absence de prise de conscience des pertes, qui rendit impossible la douleur pour ces pertes et la lutte contres celles-ci."

L'empathie a des racines biologiques et n'est pas spécifique à l'homme. Elle existe chez de nombreuses espèces animales, avant tout les mammifères. Les réactions émotionnelles sont programmées chez chaque mammifère. Darwin fut le premier à décrire des processus émotionnels communs à l'homme et à l'animal (particulièrement chez son propre chien), leur attribuant un rôle décisif dans la régulation de la vie sociale.

D'après le neurobiologiste Jean Decety, durant les 5-7 millions d'années au cours desquelles l'homme se dissocia des primates, les dimensions de son cerveau, en particulier de la partie temporale-pariétale, se sont accrues de manière considérable. Ces zones jouent un rôle important dans notre faculté à comprendre que nous sommes comme les autres humains, c'est-à-dire à comprendre la notion d'empathie (ce qu'elle signifie, ce que cela signifie de se comporter avec empathie envers autrui).

Hoffman écrit: "Si je dis à quelqu'un que l'espèce humaine n'aurait pu se maintenir si tout le monde ne s'était occupé que de lui-même, la personne en question s'arrête, réfléchit, puis dit : «Tu as sans doute raison.». Il est des hommes qui se sacrifient pour les autres, les hommes s'entraident aussi pour de petites choses. L'empathie est le principe qui sous-tend la préoccupation des hommes les uns pour les autres, et qui assure ainsi la cohésion sociale, contribuant par là à une meilleure qualité de la vie."

L'agressivité et l'empathie sont-elles instinctives ? Je ne souhaite pas prendre position. D'après Hermann, il faut un motif déclencheur à l'agressivité. Ce qui est certain est que l'agressivité et l'empathie sont toutes deux inhérentes à l'humain. Selon Lorenz, nous l'avons déjà dit, l'agressivité est un instinct assurant la survie de l'individu et de l'espèce. Selon Hoffman, l'empathie est ce qui rend possible la cohésion sociale, sans elle, l'espèce humaine n'aurait pu survivre. Parmi les aptitudes sociales les plus importantes qu'un enfant doit apprendre, la psychologue canadienne Pauline Carignan énumère avant tout :
      - le développement de l'empathie;
      - l'apprentissage de la générosité;
      - le respect du droit d'autrui;
      - la découverte du plaisir de l'amitié.

L'empathie se développe au cours du processus d'apprentissage de la socialisation qui se fonde avant tout sur une relation parent-enfant satisfaisante. C'est cette relation satisfaisante qui manquait à Pu Yi et à la patiente de Michael Trout.

On pourrait dire que le nourrisson qui a reçu de l'amour, de l'empathie de ses parents sera un enfant puis un adulte lui-même empathique. En cas de mauvaise relation, la faculté d'empathie lui ferait défaut. On pourrait le dire mais je ne le ferai pas. Après avoir compulsé quelque soixante autobiographies ou extraits d'autobiographies (d'anonymes ou de personnes connues, d'écrivains, d'hommes politiques, d'artistes), il apparaît que la situation est bien plus compliquée que cela. Car les propos des auteurs de ces mémoires sur les relations qu'ils avaient avec leurs parents ne permettent pas de juger, en tous cas pas avec certitude, de la nature réelle de ces relations. Souvent, ces écrits permettent seulement de savoir si leurs auteurs se souviennent de leur enfance avec joie ou souffrance. La chose se complique encore du fait que ne transparait pas dans ces écrits si les enfants ayant vécu dans un environnement empathique devinrent à leur tour des adultes capables d'un tel sentiment, ou au à l’inverse, si les adultes faisant preuve d'empathie en disposaient dans leur enfance.

La mémoire est une chose étrange. Alors que de nombreuses personnes parlent avec nostalgie de leur merveilleuse enfance, nous ne retrouvons que de rares traces de cette nostalgie dans les souvenirs des auteurs de ces autobiographies. Pour beaucoup d'écrivains, l'enfance est l'objet d'une introspection nostalgique ou émerveillée. André Malraux, lui, a mis toute son énergie à l'oublier : "Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne", écrira-t-il dans ses Antimémoires en 1967.

Les auteurs de ces mémoires n'ont-ils rien à dire de leur merveilleuse enfance ? Ou une ombre se projette-t-elle même sur cette "enfance heureuse" ? Est-ce l'ombre, plutôt que le bonheur, qui envahit la conscience des auteurs ? Un peu comme chez Tolstoï qui estimait que seule l'histoire d'un mauvais mariage valait la peine d'être écrite, les mariages heureux étant tous pareils, ennuyeux ? Freud pensait aussi que c'étaient avant tout les événements désagréables, pénibles, honteux qui s'inscrivaient dans les limbes de notre mémoire.

Selon Esther Salaman, plus une personne est âgée, plus les images de son enfance lui reviennent en mémoire. C'est ce que confirme l'âge avancé des auteurs d'autobiographie, ou du moins de ceux qui écrivirent leurs souvenirs à un âge plus jeune, puis une seconde fois alors qu'ils sont plus âgés.

Auteur, sous le titre de A Collection of Moments, d'un livre intéressant sur les souvenirs d'enfance et les images ou événements resurgissant involontairement en mémoire, Esther Salaman a elle-même entrepris son ouvrage une première fois à l'âge de 30 ans, pour ensuite le mettre de côté et le reprendre seulement à 50 ans, car ses premiers souvenirs ne ressuscitèrent en elle qu'à cet âge plus avancé.

Les enfants aimeraient pourtant se souvenir de leur plus jeune âge, ils écoutent avec un grand plaisir ce que leurs parents leur racontent sur eux, ils intègrent souvent ces récits dans leur conscience comme s'il s'agissait de leurs propres souvenirs. Ils sont curieux de leur naissance, de leur vécu de nourrisson. Je connais un petit garçon de 3 ans qui projette d'apprendre à parler aussi vite que possible à son petit frère sur le point de naître pour qu'il lui raconte comment s'est passée sa naissance, car lui-même ne s'en souvient pas.

Certains grands écrivains, tels Proust, Tolstoï ou Dostoïevski, ont eu un talent rare pour saisir et narrer leurs souvenirs d'enfance. C'est souvent une odeur, une couleur, une image qui fait soudain remonter un souvenir à la surface. Comme nous le verrons à partir des exemples cités, la majorité des auteurs d'autobiographie écrivent leurs souvenirs alors qu'ils sont déjà âgés. Naturellement, il est logique que ce ne soit qu'à ce moment là qu'ils rendent compte de leur vie, de leur œuvre. Mais il ne s'agit pas que de cela. Comme l'écrit Esther Salaman, les souvenirs d'enfance sont plus à même d'être ressuscités à un âge avancé.

Né à Burligham en 1723, William Hutton n'était pas un artiste, mais un libraire de renom qui a simplement réuni divers souvenirs depuis son enfance (au sujet par exemple de sa tante ivre). A la trentaine, il lui arriva des choses importantes : la naissance de sa fille puis de ses deux fils, la mort de son père, l'acquisition de l'entrepôt qui fonda sa fortune (il y ouvrit la première librairie d'Angleterre). Malgré cela, il garda plus de souvenirs de ses 4 ans que de cette période-là. A 42 ans, il écrivit ceci: "Lorsque la vie suit tranquillement son cours, il n'advient nul événement notable. L'homme qui vit en paix n'a rien à dire." Il est quinquagénaire lorsqu'il écrit ses souvenirs de l'âge de 18 ans sous le titre L'histoire d'une semaine. Ce n'est que vingt ans plus tard, alors qu'il est donc septuagénaire, qu'il écrit son Autobiographie, un sommet dans l'évocation des souvenirs d'enfance. Enfin, à l'âge de 83 ans, il évoque un souvenir de l'âge d'un an : "Je me souviens d'être assis sur les genoux de ma mère qui me donne à manger avec une cuillère pour enfant. Je me souviens de la forme de mon habit ainsi que de sa couleur."

Tolstoï fut surpris de découvrir un jour qu'il gardait seulement quatre souvenirs d'avant ses 5 ans, car enfin, écrit-il, il n'y a qu'un pas de 5 à 50 ans, mais entre la naissance et l'âge de 5 ans, la distance est effroyablement grande. Nos premiers souvenirs surgissent involontairement de l'océan de l'oubli. Du fleuve tranquille de la vie, par contre, les souvenirs semblent, ne pas se conserver.

Tolstoï n'avait pas de souvenirs d'événements heureux, mais il gardait nombre de souvenirs de sa désobéissance, de ses angoisses, de chocs émotionnels.

L'absence de sa propre empathie s'est gravée en lui en un "sombre souvenir":

"Ilinyka Grap était un garçon de treize ans, maigre, grêle, pâle, humble, au visage d'oiseau. Il était très pauvrement vêtu. [...] Si je pense maintenant à lui, il me semble qu'il était un brave garçon, très serviable, silencieux; mais je voyais alors en lui un être méprisable qu'il ne valait pas la peine de plaindre, à qui il ne valait même pas la peine de penser. [...] Seryoja – le cousin de Tolstoï qu'il adorait et admirait – inventait sans cesse de nouveaux tours d'adresse. [...] Après un dernier tour, [...] il s'est tourné, sérieux comme un pape, vers Ilinyka: «Essayez de faire ça, ce n'est vraiment pas difficile.» [...] «Il faut absolument que vous vous teniez en équilibre sur les mains», avons-nous tous crié et nous avons encerclé Ilinyka, qui, à ce moment-là, prit visiblement peur et pâlit. Nous nous sommes saisis de ses mains et de ses fines jambes qui essayaient de se débattre, [...] et l'avons tiré vers le haut en riant bruyamment. [...] Lorsque nous l'avons lâché, il est retombé par terre comme une masse et, tout en sanglotant, il put seulement dire : - Pourquoi me torturez-vous ainsi ?

Il ne m'est pas venu à l'idée que ce n'était probablement pas la douleur physique qui soutira ces larmes à ce pauvre garçon, mais plutôt la peine de voir que ces cinq garçons, vers qui il était peut-être attiré, le haïssaient et le persécutaient tous sans la moindre raison.

Je n'arrive absolument pas à m'expliquer la cruauté de mon comportement de l'époque. Pourquoi ne suis-je pas allé le défendre et le consoler ? Où était donc passé ce sentiment de compassion qui, en d'autres occasions, me soutirait des larmes à la vue d'un jeune choucas tombé de son nid, d'un chiot lancé par-dessus la clôture ou du poulet saigné pour la soupe ? [...] C'est là la seule tache sombre sur les pages de mes souvenirs d'enfance."

Ce qui ressort de la majorité des autobiographies, c'est la douleur profonde de leur auteur, la solitude, la honte, l'injustice, la jalousie, la douleur causée par les tensions entre les parents, l'incompréhension mutuelle. Ils écrivent peu sur leurs sentiments d'empathie ressentis dans l’enfance. Lorsqu'ils le font, ces sentiments se manifestent envers l'humanité, les frères ou sœurs, les camarades de classe, les animaux; ils expriment la compassion, la douleur, l'injustice, l'effroi éveillés en eux par la douleur des autres.

Jean-Jacques Rousseau ne se contenta pas de lutter contre la tyrannie avec des mots, il protégea son frère aîné contre la brutalité de leur père avec son propre corps. En 1771, à l'âge de 59 ans, il écrivit ceci dans son autobiographie : "J'avais un frère plus âgé que moi de sept ans. [...] L'extrême affection qu'on avait pour moi le faisait un peu négliger [...] Je ne laissais pas de l'aimer tendrement, et il m'aimait autant qu'un polisson peut aimer quelque chose. Je me souviens qu'une fois que mon père le châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétueusement entre eux deux, l'embrassant étroitement. Je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés; et je m'obstinai si bien dans cette attitude, qu'il fallut enfin que mon père lui fît grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me maltraiter plus que lui."

Chateaubriand fut placé chez une nourrice immédiatement après sa naissance, il ne put retourner à la maison qu'à l'âge de 7 ans. Il y trouva une ambiance morose. Ses parents l'élevèrent à la dure, sans amour. Il écrivit ses souvenirs – Mémoires d'outre-tombe - à 65 ans. On y lit notamment :

"Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi. [...] Qu'on se figure une petite fille maigre, [...] air timide, parlant avec difficulté. [...] Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusais point de mon pouvoir; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je griffais les sœurs."

L'écrivain allemand, Friedrich Hebbel, a évoqué un souvenir de l'âge de quatre ans. Il éprouvait de la compassion pour des camarades de classe vivant dans la pauvreté, l'injustice le scandalisait.

"Je suis allé à l'école à l'âge de quatre ans. Mon institutrice, mademoiselle Susanna, était assise sur l'estrade, devant elle était posée une règle, pour la punition, et, à côté, un sachet de raisins secs, pour la récompense. Elle amenait aussi des fleurs de son jardin. Les enfants des parents aisés recevaient toujours les meilleures choses et pouvaient donner voix à leurs souhaits. Les pauvres devaient se contenter des restes, ou de rien du tout. C'est à Noël que cela devenait le plus criant. La partialité de Susanna mit fin à la magie de l'enfance."

Theodor Fontane, autre écrivain allemand, avait, lui, de la compassion pour son père. On envoyait souvent le petit Fontane réveiller son père qui faisait la sieste après le déjeuner. Il le faisait volontiers, car si son père était de bonne humeur, il était tendre, il discutait avec lui. Il arrivait qu'il entre chez son père simplement pour le voir. "Je vis une fois mon père, allongé sur le divan, la tête sur les bras, qui pleurait. Je savais qu'il y avait eu de nouveau une «grande scène». Pauvre enfant, je me tenais à côté de lui, troublé, profondément bouleversé." Le grand humaniste, Bertrand Russel, a écrit son autobiographie à 95 ans :

"Dans mon enfance, je me sentis de plus en plus solitaire et je désespérai de jamais trouver une personne avec qui je pourrai réellement parler un jour."

"Ma vie a été dominée par trois fortes passions le désir d'amour, la recherche du savoir et l'insupportable pitié inspirée par les souffrances de l'humanité."

Russel publia en 1955 avec Albert Einstein un manifeste appelant à la réduction de l'armement atomique. Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, souffrait de ses enseignants tyranniques, et, en tant que privilégié, "intouchable", il ressentait une profonde compassion pour ses camarades de classe martyrisés :

« A l'époque où j'allais à l'école, la brutalité était un fait coutumier, non seulement entre élèves, mais aussi parmi les enseignants. La punition – le châtiment corporel – était alors considérée en Allemagne comme un principe pédagogique non seulement sain, mais également indispensable. Notre professeur tendait sa canne de jonc sous le nez des garçons tremblants pendant de longues minutes pour qu'ils "en hument l'odeur". Si même cela ne faisait pas son effet, il n'y avait pas de pitié. La victime devait se coucher sur le premier banc, la face contre terre, et la poignante mise en scène commençait.

Cinquante-soixante garçons regardaient la scène en retenant leur souffle. A chaque coup, mon cœur s'arrêtait de battre, mon effroi croissait à chaque cri de douleur du garçon. Comme j'aurais volontiers supporté cette punition humiliante, plutôt que de toujours vivre qu'en imagination la souffrance des autres. Moi, l'"intouchable", je m'enfonçais toujours plus profond dans l'apprentissage des affres de la compassion. »

Alexander Sutherland Neill écrivit ses souvenirs à presque 90 ans, un réquisitoire contre l'arbitraire de l'école et une défense de ses anciens camarades qui y avaient souffert de la cruauté des enseignants. C'est par empathie pour les élèves qu'il fondit son pensionnat, par horreur de ces pédagogues qui avaient "peur de mettre fin à la peur".

Autre thème récurrent de ces mémoires : la compassion envers les animaux, la protestation contre leur mauvais traitement, l'effroi inspiré par la vue des étals des bouchers, par le spectacle de l'abattage des animaux. Theodor Fontane écrivit ses souvenirs d'enfance à 77 ans.

Il y avait une boucherie dans la maison où ils habitaient. Il y avait toujours du sang qui coulait dans le caniveau. Le petit Theodor avait sept ans lorsqu'il vit une fois des hommes terrassant un animal couinant, se couchant dessus. Il était quasiment paralysé d'horreur; quand il reprit ses esprits, il s'enfuit en courant vers le vignoble. Chaplin fit paraître ses mémoires – L'histoire de ma vie – à l'âge de 74 ans.

"Il y avait un abattoir au bout de notre rue. On voyait souvent défiler les moutons devant notre maison. Une fois, l'un des moutons sortit du rang. [...] En le voyant sautiller d'un pas craintif, je me mis d'abord à rire, car je le trouvais comique. Mais lorsqu'on rattrapa l'animal et qu'on le conduisit vers l'abattoir, je réalisai qu'il s'agissait là d'une tragédie et je courus vers ma mère en sanglotant: «Ils vont le tuer! Ils vont le tuer!»"

(C'est à l'effet de cette scène que Chaplin attribua l'origine de la présence simultanée, dans ses films, du comique et du tragique.)

Marc Chagall évoque un souvenir similaire :
      "Il y a une vache ventrue dans l'étable [de son grand-père]. Elle se tient raide sur ses pattes et le regarde
            d'un œil buté.
      Mon grand-père lui parle :
      - Eh, donne-moi tes pieds, je vais t'attacher. Il me faut de la marchandise, de la viande, tu comprends ?
      La vache s'affale dans un soupir.
      Je tends les bras, j'enlace le museau de la vache. Je lui murmure à l'oreille qu'elle ne doit pas avoir peur, que
            je ne mangerai pas de sa chair. Que pourrais-je faire de plus ?"

Laissons les souvenirs et retournons à la question de l'empathie, l'empathie des enfants, l'empathie des enfants élevés à Lóczy.

Le nourrisson élevé par sa famille réagit d'abord aux sentiments de sa mère. Il sent si elle est de bonne humeur, si elle est tendue ou triste.

Le petit enfant est un être d’émotions et centré sur lui-même, il fait connaissance avec le monde à travers le filtre de ses sentiments, ses connaissances sont teintées par ses sentiments. Grâce aux études d'Alice Hermann, fondées sur des entretiens avec des enfants d'école maternelle, on sait que l'enfant affirmera "savoir" par sa mère que le beurre, par exemple, est fait de lait même s'il en a seulement entendu parler à la maternelle et que sa mère ne le lui a jamais dit. Si cet être émotionnel et centré sur lui-même vit une relation harmonieuse avec ses parents, s'il sent qu'on réagit avec compréhension à ses besoins, à ses sentiments, il sera de plus en plus à même de reconnaître et d'exprimer ses propres sentiments, puis de reconnaître et de réagir aux sentiments d'autrui, d'abord de ses proches. Dans une pouponnière, la compréhension, la réception et la transmission des sentiments incombe à la nurse. Partant de la formulation de Myriam David : "La mère prend soin de son enfant parce qu'elle l'aime, la nurse aime l'enfant parce qu'elle en prend soin.", ajoutons que l'enfant aime sa nurse parce que celle-ci l'élève avec empathie.

Les "dix commandements du syndicat des nourrissons" que Myriam David a "trouvé dans sa boîte aux lettres" expriment l'affection de ceux-ci pour leur nurse :
      1. Ma mère tu respecteras, même si elle me bat;
      2. Mon père tu n'oublieras pas, même s'il n'est pas là;
      3 Avec ma mère tu ne rivaliseras pas;
      4. Une mère meilleure ou autre pour moi tu ne seras pas;
      5. Mais prendre soin de moi, tu sauras, mon corps et moi tu pouponneras et je t'aimerai pour cela;
      6. Mon langage corporel, tu l'écouteras et tu le comprendras;
      7. Ma liberté de mouvement tu favoriseras et un bel espace d'activité tu me donneras;
      8. Si nécessaire, de ma mère tu me protégeras et me distancieras. Mais alors il faut m'en parler, m'expliquer et avec moi tu la rencontreras;
      9. Quand on se séparera, tu te souviendras de moi et moi, que tu as si bien soigné, je te garderai en moi, même si nous ne nous revoyons pas et que je ne me souviens pas très bien de toi.

PS.: Il en manque 1…, il est bien connu que les bébés ne savent pas compter jusqu'à 10.

La nurse reçoit le nourrisson ou l'enfant qui vient d'arriver. Il est tel qu'il est. Les jambes arquées, les yeux bridés, plein de pulsions et de la douleur de la séparation d'avec sa mère. La nurse n'a pas de remords, ce n'est pas elle qui lui a donné la vie, il n'a pas hérité de ses gènes. Elle l'a reçu déjà "tout fait". Sa seule préoccupation est d'établir avec l'enfant une relation stable et intime, de faire en sorte qu'ici et maintenant, tant que l'enfant est là, il se sente bien et trouve plaisir dans ses activités.

La nurse prend soin avec empathie de l'enfant qui lui a été confié. Elle est pleine de tact dans sa prise de contact avec son corps, sa peau et son psychisme. Elle n'est jamais agressive, ni dans ses gestes, ni dans ses paroles. Mais elle sait que l'enfant a des pulsions agressives, et elle gère les situations conflictuelles de manière à ce qu'elles se concluent par l'apaisement de la victime et de son agresseur. Quant aux enfants, ils ressentent et expérimentent l'empathie de la nurse et à leur tour deviennent empathiques envers leurs camarades.

Un exemple :

Angoisse profonde et peurs paniques (des chiens, par exemple) ont influencé tous les domaines du développement de Petra. Elle avait trois ans lorsqu'elle exprima le souhait de sortir se promener dans la rue en compagnie d'un adulte, comme ses camarades. Mais le simple fait de quitter la maison, puis de franchir la porte du jardin pour sortir dans la rue était pour elle une grande épreuve. Ses camarades croisaient les doigts pour elle, et lorsque, après une tentative infructueuse, elle revint dans son groupe, Zoli lui demanda seulement d'une voix douce et compatissante : un chien ? Les enfants aiment être ensemble. Mais seulement s'ils sont dans un environnement paisible et amical, si chacun a une bonne relation avec ses nurses, et tout particulièrement, une relation intime avec sa nurse de référence. Le plaisir à être ensemble avec ses camarades est conditionné par le bien-être éprouvé en compagnie de l'adulte qui lui est proche. Chacun des enfants du groupe a sa " nurse personnelle" (sa nurse de référence), c'est elle qui assure la sécurité affective de chacun des enfants. Les enfants aiment leurs nurses, ils observent les adultes avec intérêt et sympathie, ils discutent beaucoup de ce qu'ils feront eux-mêmes quand ils seront grands, à qui ils ressembleront. Ils sont en bons termes les uns avec les autres. Nourrissons, ils se touchent, se sourient. Plus tard, ils marchent à quatre pattes les uns derrière les autres en riant aux éclats, puis ils se courent après, ils se font "coucou"; ils jouent ensemble à des jeux de construction, ils feuillettent et regardent ensemble des albums d'images. Progressivement se nouent des amitiés, des préférences dans le choix du partenaire de jeu, de discussion. Mais un lien de fraternité continue à les lier tous ensemble.

Ils ne sont pas affectivement cramponnés les uns aux autres, comme ces enfants profondément désillusionnés du monde adulte, survivant physiquement à la perte de leurs parents et au camp de concentration de Buchenwald, mais profondément blessés dans leur âme, qui trouvèrent refuge après la libération du camp à Taverny, en France, dans une institution dont la directrice, Judith Hemmendinger, leur consacra un livre bouleversant. Les enfants élevés à Lóczy n'ont pas besoin de cette sorte d’agrippement les uns aux autres.

Dans leur livre intitulé La vie sociale à l'âge de la petite enfance, Anna Freud et Sophie Dann décrivent également ce phénomène. Elles y évoquent six petits orphelins qui se sont retrouvés au camp de concentration de Theresienstadt alors qu'ils étaient nourrissons, puis furent emmenés, après la libération du camp, vers l'âge de trois ans, dans l'orphelinat d'Anna Freud à Bulldogs Bank. La citation suivante est extraite de leur livre :

"Les enfants exprimaient des sentiments positifs exclusivement à l'intérieur de leur groupe, entre eux. Il était évident qu'ils se souciaient beaucoup les uns des autres, mais à part eux, ils ne s'occupaient de personne. Ils n'avaient aucun autre souhait que celui d'être ensemble, ils devenaient agités dès qu'on les séparait, ne serait-ce que pour un court instant. Aucun d'eux n'acceptait d'être à l'étage quand les autres étaient au rez-de-chaussée et vice versa. Aucun d'eux ne voulait aller se promener sans les autres. Si cela arrivait malgré tout, l'enfant ne cessait d'évoquer les autres tandis que ceux qui étaient restés à la maison étaient affligés par son absence. Dans un premier temps, cette volonté de ne pas être séparés les uns des autres rendit impossible de s'occuper individuellement des enfants, d'apporter une réponse individuelle aux besoins particuliers de chacun."

Ces exemples extrêmes illustrent le fait que l'empathie et la réelle amitié n'ont pas grand-chose à voir avec ce genre d'attachement affectif.

Les difficultés surgissant au sein d'un groupe peuvent occulter les manifestations du plaisir à être ensemble. Il peut arriver – et si cela arrive, c'est une situation grave – qu'envahis par nos préoccupations, nous ne puissions pas organiser, occuper le quotidien de manière à ce qu'il offre, ici et maintenant, l'oxygène indispensable, la sécurité affective dont les enfants se nourriront dans leur vie ultérieure.

Si la nurse est exposée à des conflits constants, si elle s’épuise à essayer de les résoudre, elle aura presque peur de rejoindre son groupe et travaillera sans plaisir. Un cercle vicieux s'instaure alors car l'ambiance du groupe où une nurse travaille sans plaisir se détériore. Nous voyons alors les enfants traînant sans savoir quoi faire, inactifs ou faisant du mal à leurs camarades, incapables d'apprécier le plaisir du jeu, de l'activité ou du temps passé en commun.

La joie des enfants suscitée par les temps passés entre eux est plus difficile à évaluer, car plus subjective, que les accès de chagrin générés par les temps collectifs. Toutefois, même si je ne prends en considération que les manifestations de joie les plus spectaculaires – accompagnés généralement de sourires –¬, il ressort de mon étude que leur nombre dépasse de très loin celui des élans de chagrin. Les signes évidents de plaisir à être ensemble étaient présents à chaque séance d'observation. Les signes de déplaisir une fois sur huit seulement.

Il n'y a pas de joie sans tristesse, pas d'empathie sans agressivité. Cependant, la littérature consacrée aux groupes d'enfants accorde une place bien plus grande à la description des conflits qu'à la joie du temps passé ensemble. Si l'enfant n'est pas capable d'empathie, le temps passé avec d'autres enfants n'est pas pour lui source de plaisir. L'enfant n'est pas capable d'empathie s'il ne ressent pas l'empathie – l'amour peut-on dire – de la personne qui prend soin de lui, qui l'élève. S'il le ressent, alors le temps passé avec la nurse est une joie, et celui passé avec ses camarades aussi. Je voudrais illustrer par quelques cas concrets la manière presque banale, pourrais-je dire, dont les enfants à Lóczy expriment au quotidien.

Le plaisir du temps passé avec la nurse, l'affection de l'enfant pour la nurse :
      "Edit a 2 mois, quand je lui parle pendant le bain, elle m'écoute longuement en souriant", note sa nurse.
      A l'âge de 3 mois, Eszti fait la différence entre ses nurses et les adultes que lui sont moins familiers : elle sourit immédiatement à ses nurses, aux autres, elle ne sourit qu'après un certain temps.
      Richard rit aux éclats en apercevant ses nurses, il les appelle.

"Lorsqu'elle m'aperçoit, elle sautille de joie - écrit la nurse de référence d'Anna, petite fille d'un an -. Sur la table à langer, quand j'ai fini de l'habiller, elle prend ma tête entre les mains et l'attire sur ses genoux, elle attend un peu, puis relève ma tête. Lorsque mon visage arrive au niveau du sien, elle presse son visage contre le mien et éclate de rire." Levente – 13 mois – prend régulièrement l'initiative de jouer à "faire coucou" avec sa nurse. Il l'appelle souvent même en dehors des soins, il lui montre son jeu.

Plus tard, quand les enfants savent parler, ils expriment souvent verbalement leur affection, leur empathie à l'égard de leurs nurses :
      La tristesse de Bori – qui a perdu un membre de sa famille – touche les enfants : "Pourquoi est-ce qu'elle pleure, Bori ?", demandent-ils à répétition.
      Gézu a 3 ans lorsqu'il demande : "Pourquoi est-ce que Ildikó est à l'hôpital? Moi, je l'aime."
      Une des nurses s'est mise à pleurer alors qu'elle était avec les enfants. Editke, trois ans et demi, s'est mise à pleurnicher avec elle tout en la consolant : "Ne pleure pas, il ne faut pas pleurer." Le lendemain, elle lui a dit gentiment : "La nuit dernière, tu as pleuré, mais maintenant, je vois que tu es de bonne humeur."
      Zoli, 3 ans et 9 mois, dit à un de ses camarades, en parlant de leur nurse de référence commune : "Zoltán, on va acheter du chocolat à Éva Godavecz, d'accord ?"
      "J'aime Rita", déclare Richard, trois ans et demi, à propos de sa nurse de référence qui a quitté Lóczy pour un congé maternité.
      Petra, 6 ans: "Je suis l'amie de Zsuzsa Szolosi. Elle m'aime, je l'aime. On s'aime beaucoup."
      "J'ai pleuré hier soir parce que je n'ai pas pu te dire que je t'aimais", explique Szandra à l'âge de 6 ans à sa nurse de référence.

Les enfants sont curieux de connaître les sentiments des nurses :
      "«Qui est-ce qui t'a fait peur?», a-t-il demandé quand il a vu que j'ai eu peur", écrit la nurse de Levente, deux ans et demi.
      "Pourquoi tu ne pleures pas, toi, quand le chien aboie ? Les adultes n'ont pas peur des chiens ?", demande Katalin à sa nurse de référence.
      Anna a 4 ans lorsqu'elle demande à sa nurse qui s'apprête à rentrer chez elle : "Tu rentres seule. Tu ne vas pas avoir peur?"
      Petra est curieuse des sentiments de sa nurse durant son enfance : "Éva, quand tu étais petite, de quoi tu avais peur?"

Ils ont le sentiment que cela ne doit pas être agréable pour les nurses d'être seules :
      "Lorsque tu dînes seule, qui est-ce qui te dit bon appétit ?", demande Eszti, 4 ans.

Editke sait que celui qui pleure a besoin d'être consolé, elle demande à sa nurse :
      "Quand tu pleurais, toi aussi, elle te consolait, ta maman ?"

Les enfants veulent faire plaisir à leurs nurses :
      Edina, 5 ans, à propos de sa nurse de référence : "Je veux que Judit soit contente quand elle apprendra que mes couches sont restées sèches [la nuit]."
      Edina, à sa nurse, à 5 ans et 3 mois : "Quand tu as un chagrin, je t'apporte des fleurs, quand c'est moi qui en ai un, c'est toi qui m'aides, n'est-ce pas?"

Ils aident volontiers leurs nurses :
      "Je t'aide pour que tu n'aies pas autant de travail à faire", dit Zoltán, 7 ans.

Ils sont compréhensifs à l'égard de leurs mères :
      Anna – 7 ans – reçoit à Noël la visite de sa mère, sourde-muette, s'exprimant uniquement par des sons mal articulés dont, justement à cause de sa voix, elle a eu peur antérieurement. Elle s'efforce de se faire comprendre, elle s'assied sur les genoux de sa mère, elle lui donne même un bisou, elle l'invite à son anniversaire. Elles restent ensemble environ une heure. Sa nurse écrit : "Comme si elle avait pris pitié de sa maman, compris combien cela devait être difficile pour elle."

Le plaisir du temps passé avec les autres enfants :
      A l'âge de 3 mois, Béla se tourne souvent vers sa voisine de lit, Szilvi, il rit en la regardant, il passe la main à travers les barreaux pour lui prendre la main, il gazouille longtemps dans sa direction.
      Si Attila et Béla, tous deux âgés de 5 mois, se retrouvent l'un à côté de l'autre dans le parc, ils rient aux éclats.
      Âgé de 9 mois, Richárd joue à faire coucou à Krisztián en se penchant en avant dans son lit pour regarder son camarade, et attend qu'il le remarque. Plus tard, ils se cachent derrière l'armoire, ils poussent des cris puis se regardent en riant à gorge déployée.
      Si Edit, 10 mois, est seule dans le parc, elle essaie de s'approcher de la barrière pour héler ses camarades. Si l'un d'eux prête attention à ses cris, elle rit aux éclats. Lorsqu'elle est dans son lit, elle pousse des cris jusqu'à ce que quelqu'un aille la voir.
      Pisti et Erika, tous deux âgés de 11 mois, jouent souvent et longtemps ensemble, ils se poursuivent, ils se passent des jouets, ils babillent, ils rient ensemble, ils jouent à s'imiter.
      A l'âge de 14 mois, Ferkó et Gézu rangent à tour de rôle des jouets dans une cuvette, l'un tient la cuvette, l'autre y met les jouets. Ils jouent à se faire coucou en riant aux éclats, ils se poursuivent, ils poussent la cuvette avec leurs camarades.
      Le soir, les poupées, les foulards, les couvertures naviguent entre les lits de Géza, Botond et Levente. Les trois enfants, âgés de 16 mois, rient joyeusement, poussent des cris, ils "discutent", se touchent le visage, plaquent leur nez l'un contre l'autre en gloussant.

Les enfants s'entraident :
      Edit s'approche de Zsuzsi qui pleure parce qu'elle n'arrive pas à désassembler deux pièces de Lego. Edit les sépare, puis tend les deux morceaux à Zsuzsi.
      Zoli ne dérange pas le jeu de ses camarades, il respecte leurs jeux individuels, s'ils ont perdu quelque chose, il les aide à le retrouver et le leur tend gentiment.
      Petra, 6 ans, vient souvent au secours de Tímea qui est plus craintive, moins dégourdie. Telle une vraie nurse, elle l'introduit dans le jeu, lui donnant l'envie d'y participer. C'est une fine observatrice, elle informe ses nurses de la raison, par exemple, pour laquelle Tímea pleure.

Ils encouragent leurs camarades :
      "Vous voyez, moi non plus avant, je n'y arrivais pas, mais maintenant si, vous aussi vous allez y arriver", dit Katalin, 6 ans, pour encourager ses camardes en train d'apprendre à faire du vélo à deux roues.
      "Il faut essayer de nombreuses fois et, à la fin, tu vas certainement réussir", dit Anna, 6 ans, à Zsuzsi, irritée de ne pas parvenir à exécuter le dessin de son choix.

L'empathie et la compassion manifestées par les enfants vis-à-vis des autres :
      Lorsque Anita se met à pleurer, Béla, 7 mois, regarde d'abord avec étonnement la petite fille en larmes, désespérée, puis il s'approche d'elle en rampant, rit en la regardant, il la caresse, lui prend la main en lui gazouillant quelque chose.
      A l'âge de 14 mois, Levente va voir un de ses camarades qui pleure pour lui offrir un jouet.
      Zoli, âgé de 16 mois, va donner à Józsi le hochet que celui-ci essayait en vain d'atteindre à travers les barreaux du parc. Edina, 16 mois, remarque qu'Anita tend le bras à travers la barrière du parc pour tenter d’attraper un seau, elle prend le seau et le tend à Anita.
      Géza pleure, Katalin, 17 mois, va lui caresser la tête, elle reste auprès de lui, elle lui parle.
      Béla, 21 mois, rassemble des jouets dans une cuvette et la donne à Ágnes pour qu'elle joue avec, il arrive même qu'il prête aux autres ses jouets personnels.
      A l'âge de 2 ans et 3 mois, Béla s'arrête de jouer si quelqu'un pleure, il va voir l'enfant en larmes, le caresse, regarde autour de lui et lui tend, pour le consoler, le jouet qu'il trouve à portée de main; il arrive même qu'il lui offre son propre jouet.
      "Pauvre Béla, il est inquiet, c'est difficile pour lui", dit du fond du cœur Anna, 6 ans, lorsque Béla fait connaissance avec ses futurs parents adoptifs.
      "Anna! Pourquoi tu as vexé Editke ? Tu vois, maintenant, elle est triste", dit Katalin, 6 ans, à Anna lorsqu'elle voit qu'Editke pleure.
      "Si j'ai un enfant, je l'aimerai beaucoup, et c'est moi qui en prendrai soin. Je lui permettrai tout, sauf ce qu'il n'est pas permis de faire", dit Anna à l'âge de 6 ans.
      "Je sais comment je suis, je ne sais pas comment tu es, mais je suis tout aussi empotée que toi", dit en riant Edit, 6 ans, à Nelli, lorsque celle-ci n'arrive pas à boucler sa ceinture de sécurité.
      "Zsuzsi, tu sais ce que j'aimerais ? Que ta maman vienne te voir", dit tristement Edina, 7 ans.
      Remarque d'Edit, à l'âge de 7 ans : "Tibor! Ne sois pas triste, moi aussi je suis contente quand mon papa vient me voir, mais s'il ne vient pas, Judit, ma nurse, elle est quand même là avec moi, elle est là même dans ces moments-là, parce qu'elle est à moi."

Parfois, les enfants expriment leur empathie de manière particulière :
      Richárd a 15 mois lorsqu'il commence à marcher, il tombe assez souvent mais il ne pleure pas beaucoup parce que Krisztián le console : il se lève, puis fait mine de tomber lui aussi, ce qui les fait rire tous les deux aux éclats.

Le foulard que chaque enfant possède personnellement joue un rôle notable, que ce soit pour se consoler soi-même ou consoler un camarade. Au début, le petit nourrisson ne fait que l'effleurer, puis il le prend en main, il s'y agrippe en se suçant un doigt, le foulard lui sert à se consoler de sa tristesse. Les enfants y sont attachés. Il est remarquable comme ils apprennent vite quel foulard appartient à qui, ils savent par leur propre expérience combien il est important que ce foulard soit à portée de main en cas de chagrin; si un de leurs camarades est triste, leur empathie les pousse à chercher aussitôt son foulard pour le lui apporter.
      Dans la vidéo "Bébés et jeunes enfants entre eux" , le petit Ádám, âgé de 13 mois, s'agenouille à côté du lit d'un de ses camarades en larmes pour lui donner à travers les barreaux son foulard tombé par terre.
      Voyant que le foulard d'Eszti est par terre, Edina, 16 mois, va le ramasser sans même que la nurse le lui ait demandé et le remet dans le lit de sa camarade.

Les enfants savent que celui qui vient d'arriver, et pour qui tout et tout le monde est inconnu, a du mal à s'intégrer. Ils s'efforcent de l'aider :
      Âgée de 2 ans et 3 mois, Katalin s'occupe beaucoup de Szandra qui est nouvelle dans le groupe, elle lui donne des jouets, il arrive qu'elle l'enlace ou l'emmène çà et là en lui tenant la main.
      Szandra attendait avec impatience l'arrivée d'Edina. Elle lui montre tout, elle l'aide. Elle lui prend la main quand elles vont quelque part. Elle lui montre comment il faut se laver les mains, où est sa serviette. Dans la pièce, elle lui indique où se trouve le lit de chacun, qui s'appelle comment. Elle veille sur Edina : "Pourquoi tu l'as embêtée, elle est encore nouvelle", dit-elle à Katalin lorsque celle-ci s'en prend à Edina.

Ils sont pleins d'égards les uns pour les autres, pour les sentiments, les craintes de chacun :
      Eszti, 2 ans et demi, demande à Zsolt : "Ildikó aimerait descendre pour jouer. Laisse-la, Zsolt, tu veux bien ?"
      Béla, 3 ans: "Julika et les autres dorment, je ne vais pas tirer la chasse, je n'oublierai pas de le faire quand ils se réveilleront."
      Szandra, 3 ans, sait qu'il y a un ours en peluche au jardin d'enfants qui fait peur à Katalin. Elle avertit Györgyi, l’éducatrice, qu'il faut le ranger.
      Szandra a trois ans et demi lorsqu'elle avertit la nurse : "Il y a un duvet là-bas. Enlève-le parce que Laci en a peur." Trois mois plus tard, elle rassure Katalin qui a peur du chat: "N'aie par peur, Katalin, à cette heure-là, le petit chat dort déjà, comme l'oiseau dans son nid".
      Levente, âgé de 4 ans, a commencé à faire connaissance avec ses futurs parents adoptifs, il console Brigitta qui regarde avec envie le chien en peluche qu'il a reçu d'eux : "Brigitta, toi aussi, tu auras sûrement un papa et il t'apportera un chien comme ça".
      "Borika, écoute ! Sors plutôt d'abord Szandra, parce qu'elle est déjà très fatiguée", dit Zoltán, 6 ans, à sa nurse.

Les enfants se consolent :
      Eszti a 3 ans et 9 mois lorsqu'elle console Livia : "Ne pleure pas, ta maman va sûrement venir te voir".
      Ceci est un dialogue entre deux enfants de 4 ans;3 mois :
            Katalin : Personne ne vient me voir.
            Edina : Mais moi, je t'apporte des fleurs du bord de la route.
      "Viens Nelli, tu veux être avec moi ?", demande Edina, 4 ans et 9 mois, lorsque Nelli pleure avant de partir à la maternelle.
      Autre dialogue, entre deux enfants de 5 ans :
            Nelli : On fait des glissades dans le sable ?
            Szandra : Non, je vais consoler Etelka. Tu sais, elle est mon amie.

Ils remarquent les différences d'état affectif entre leurs camarades au retour d'une visite chez leurs parents :
      Edina a trois ans et demi lorsqu'elle remarque : "Avant, lorsqu'elle rentrait, Zsanett ne parlait jamais; quand Zsolti et Anita reviennent, ils parlent".

Les enfants essaient d'exprimer ce qu'est l'amitié :
      "Je serai ton amie, d'accord ? Et alors, on deviendra amies", dit Szandra à Zsóka.
      Eszti a 3 ans lorsqu'elle demande à Szandra : "Tu es mon amie parce que tu m'aimes ?"

Ils comprennent les chagrins de leurs camarades et viennent à leur secours :
      "Viens, nous allons le reconstruire", dit Zoli, quatre ans et demi, à Petra, désespérée de voir que Zsóka a renversé par mégarde sa construction.

Ils s'inquiètent pour le devenir de leurs camarades :
      Gézu a quatre ans et demi lorsqu'on lui parle pour la première fois de la visite prochaine de ses futurs parents adoptifs. Il est très surpris et très content, mais demande aussitôt : "Et Zsóka?", sous-entendu : que va-t-il se passer pour elle ?

Ils remarquent leurs soucis :
      Anna, 7 ans: "Je ne sais pas ce qu'elle a, Brigitta, mais elle est très agitée ces temps-ci. Ce serait mieux si elle en parlait, et ne le gardait pas en elle, n'est-ce pas ? Parce qu'alors, ce serait plus facile pour elle. Moi, j'en parle avec Judit si quelque chose ne va pas, parce que Judit me connaît et elle voit s'il y a quelque chose."
      Szandra, cinq ans et demi, suit avec attention les humeurs de ses camarades :
      Quand Editke est de mauvaise humeur, elle va la voir et lui propose de lui donner sa craie et ses jouets.
      "Qu'est-ce qui s'est passé, Nelli, tu ne veux pas me le dire ?", demande-t-elle à Nelli, qui est en larmes, d'une voix compatissante, en la prenant dans ses bras.
      "Écoute Editke ! Je vais plutôt jouer maintenant avec Katalin, parce qu'elle est triste… et je jouerai avec toi demain, parce qu'alors, elle ne sera plus triste".

Quant à Anna, qui a 7 ans, c'est avec le sens des responsabilités et la compassion envers les plus petits d'une vraie grande fille qu'elle dit à la nurse :
      "Tu peux me confier Gyuszika tranquillement pendant que tu prends la température de Brigi. [Gyuszika, cadet d'Anna de deux ans et demi, est un petit garçon handicapé.] Je vais le faire s'asseoir à côté de moi et on jouera avec la pâte à modeler. Je vais lui expliquer les règles, il ne va sans doute pas vraiment les comprendre, mais je vais quand même essayer. Je vais lui montrer comment il faut jouer avec. Je crois qu'une couleur lui suffira, je vais les lui montrer et il choisira la pâte à modeler qu'il veut".

Les enfants vivant dans notre institut ne sont pas élevés par leurs parents parce que ces derniers sont décédés, malades, ou encore parce que leurs conditions de vie ne leur permettent pas d'héberger leurs enfants. C'est la nurse qui assure la sécurité affective dont l'enfant a besoin, même lorsque ses parents lui rendent visite plus ou moins régulièrement. Nous espérons que l'empathie éprouvée par la nurse à l'égard de l'enfant qui lui est confié enracinera chez lui de manière durable cette faculté d'empathie, vis-à-vis des adultes et de ses camarades, de même qu'elle enracinera en lui tout ce qui s'associe à l'empathie, une certaine joie de vivre, le sentiment que l'été et l'hiver sont beaux, qu'il fait bon vivre, jouer, être ensemble avec la nurse qu'il aime, ainsi qu'avec ses camarades.

Les deux grands classiques de la littérature enfantine hongroise sont le roman de Ferenc Molnár, Les gars de la rue Pál, et celui de Zsigmond Móricz, Soit bon jusqu'à la mort. Tous deux sont des romans sur l'empathie et son absence. Le sous-titre de cet article est "Il est bon d'être ensemble". Cet intitulé est-il légitime ? Car enfin, il arrive plus d'une fois qu'un des groupes d'enfants soit le théâtre de luttes farouches, de pulsions violentes. Mais une nurse empathique parvient à empêcher que ces pulsions ne dégénèrent, arrive à faire en sorte que les enfants, alors même qu'ils manifestent parfois de l'agressivité, vivent néanmoins en paix les uns avec les autres. Si un enfant est contraint de vivre dans un institut, dans une collectivité d'enfants, cette expérience difficile peut être facilitée, non seulement par sa relation personnelle et intime avec sa nurse, mais aussi par la présence de camarades de jeux empathiques. C'est là notre objectif, notre espoir. Mais en est-il vraiment ainsi ?

Comme nous l'avons déjà dit, les propos sur leurs relations parentales des auteurs d'autobiographie ne permettent pas de juger à chaque fois avec certitude de la nature réelle de ces relations. Même sur leurs relations de camaraderie, ces auteurs ne nous fournissent des indications que sur la période où ils étaient déjà d'âge scolaire.

Il est intéressant de comparer l'image que nous avons d'un enfant avec celle que garde – ou ne garde pas – cet enfant de lui-même une fois qu'il est devenu adulte. Nos parents voient-ils, pensent-ils de nous la même chose que ce que nous avons vécu enfants ? Quels souvenirs garderont de leur passé à Lóczy ces bébés actifs, jouant gaiement, rieurs, puis plus tard, ces enfants de cinq, six ou sept ans que nous avons vu grandir ? Csaba est reparti vivre avec sa mère à l'âge de 3 ans. Un an plus tard, je lui ai rendu visite dans un petit village loin de Budapest. Il se souvenait encore : "Nous, à Lóczy, nous avions même une pataugeoire", a-t-il dit rayonnant de fierté. Edit et Anna sont partis, l'une chez ses parents, l'autre chez sa mère adoptive à l'âge de 7 ans. Après leur départ, elles sont restées en relation constante avec l'institut et leurs anciennes nurses; lorsqu'elles se voient, elles évoquent leurs souvenirs communs. A l'âge de 14 ans, Géza, qui est parti à 4 ans chez des parents adoptifs, ne gardait pas de bons souvenirs de Lóczy, et certains de ses souvenirs, à propos de barrières ou d'ordinateurs qui n'ont pas existés, étaient erronés. Zsani, qui a perdu contact avec Lóczy pendant de longues années, après son placement à l'âge de 7 ans dans un foyer d’enfants d'âge scolaire, ne se souvenait de rien, sauf que sa mère voulait la ramener à la maison (ce qui est faux). Elle se souvenait seulement de Mariann, avec laquelle elle avait lié une étroite amitié jusqu'à l'âge de 4 ans (jusqu'au départ de Mariann). Parmi les jeunes adultes qui viennent nous rendre visite pour en savoir plus sur leur passé, nombreux sont ceux qui ne se souviennent de rien. N'oublions pas, cependant, que les écrivains ou hommes de sciences que nous avons évoqués étaient déjà âgés lorsqu'ils extirpèrent du fond de leurs mémoires les souvenirs de leur petite enfance qu'ils notèrent dans leur autobiographie.

Comment ces enfants qui quittent Lóczy pourraient-ils garder des souvenirs s'il n'y a personne pour parler avec eux de leur passé ? Tout au plus peuvent-ils avoir quelques impressions imprécises.

Comme l'écrit Alice Hermann dans "Les conditions du développement sain de la conscience du moi dans les foyers d’enfants" : "Le passé, la continuité du moi sont des facteurs importants dans la formation de la conscience du moi. "Je suis" tout ce que j'ai vécu moi-même, celui à qui ces choses sont arrivées, celui à côté de qui ces personnes vivent – celui à qui l'on raconte ceci et cela sur sa petite enfance."

Nous essayons de préparer les parents adoptifs à l'accueil de leur enfant, de les informer en détail sur son passé, de leur donner des photos de l'enfant depuis sa plus petite enfance, de les familiariser avec l'enfant pendant plusieurs semaines, d'insister sur le fait que l'enfant a besoin de connaître son passé, qu'une rupture dans la continuité de sa vie serait un grave préjudice pour lui. Les parents en conviennent ou le savent déjà. Mais, à notre grande déception, lors d'un coup de téléphone ils nous disent : l'enfant se sent très bien à la maison, "c'est comme s'il avait toujours été ici, il ne parle plus de Lóczy, nous ne voulons pas lui causer de peine, nous le lui dirons plus tard, quand il sera grand". Soit ce "plus tard" advient effectivement un jour, causant souvent une profonde blessure chez l'enfant, parfois même une rupture avec ses parents, soit l'adoption demeure à jamais un secret jalousement caché par les parents. Nous n'oublierons jamais cet ingénieur de quarante ans, à la vie de famille rangée, père de trois enfants, qui ne découvrit la vérité qu'à la mort de ses parents, par un document administratif qui lui est tombé entre les mains. Il ne savait rien jusque-là, il ne se doutait de rien. Il nous a contactés pour s'enquérir de sa mère naturelle, curieux avant tout de son statut social. Au cours de la conversation, il s'avéra qu'il avait la recherche généalogique pour hobby, s'intéressant depuis des années à la généalogie de sa famille adoptive qu'il croyait être sa famille naturelle.

Certains se souviennent :

Klári témoigne dans le film de Bernard Martino. Elle s'est retrouvée à Lóczy à la mort de sa mère, et c'est sa grand-mère qui l'accueillera finalement chez elle. Une fois de retour à la maison, elles parlèrent beaucoup d'Irén, la nurse de Klári, qui, comme le dit Klári dans le film, est quasiment devenue une "légende" dans leur vie.

Kriszta, une des enfants qui nous a causé le plus de soucis, a été adoptée à l'âge de 7 ans par un couple étranger. Elle a toujours su qu'elle avait été élevée à Lóczy, ses parents lui ont beaucoup parlé de son passé et de l'histoire de leur rencontre, de leur prise de contact. Elle nous a rendu visite à l'âge de vingt ans. Elle-même ne gardait pas de souvenirs de Lóczy, mais elle n'en revenait pas de tout ce que nous savions d'elle, de la petite enfant qu'elle avait été. Elle nous a raconté qu'elle était devenue institutrice dans une école maternelle, qu'elle aimait beaucoup son métier, les enfants. Nous avons retrouvé Attila à une fête à laquelle nous avions invité les anciennes nurses et les enfants élevés à Lóczy. Attila, alors encore adolescent, y chercha Márti, son ancienne nurse. Nous le revoyons jeune homme dans le film de Martino, il y exprime à nouveau le souhait de rencontrer Márti.

Nous revoyons Petra alors qu'elle est déjà une grande fille. Alors que nous lui parlons de son enfance passée à Lóczy, elle dit brusquement : "Vous m'aimiez beaucoup, ici !"

A Lóczy, nous pouvons observer in statu nascendi l'évolution, d'une part de la relation entre les nurses et les enfants et d'autre part entre les enfants. Nous pouvons observer combien ils sont sensibles aux sentiments, joies et peines des uns et des autres. D'innombrables exemples nous le confirment. Les enfants peuvent sentir que les nurses partagent leurs joies et leurs peines.

J'ai travaillé par ailleurs sur le parcours de Szandra qui a dû vivre avec la douleur de voir sa mère manquer sans cesse à sa promesse de la reprendre. Ses nurses ont soutenu avec une réelle empathie cette petite fille qui s'est languie de sa mère jusqu'à son départ. C'est leur empathie qui a permis à Szandra de surmonter la douleur de la prise de conscience que sa mère ne la ramènerait jamais à la maison, qui lui a permis de faire place dans son cœur à l'acceptation de parents adoptifs. Que Szandra ait su établir une relation empathique avec ses parents adoptifs, rien ne le montre mieux que le fait qu'elle a accueilli avec joie leur projet d'adopter un autre enfant (elle leur a seulement demandé que son petit frère ou sa petite sœur ne soit pas un(e) tsigane, car ils avaient déjà assez de soucis pour défendre Szandra, en butte aux vexations subies à cause de la couleur de sa peau).

Nous avons vu également comment les enfants étaient sensibles à la peine de leurs nurses. Nous ne pouvons pas exiger d'une nurse en deuil qu'elle dissimule sa tristesse. Et même, il n'est pas mauvais que l'enfant voie que la nurse peut, elle aussi, éprouver de la tristesse. Mais une nurse de bonne humeur, douée d'un certain sens de l'humour, est capable de créer autour d'elle une atmosphère où il est bon d'être ensemble, où l'agressivité des enfants souffrants émotionnellement, frustrés, n'envahit pas le groupe.

En tant que médecin de famille, j'ai rendu visite, un jour, à une petite fille de 3 ans, Orsi, en voie de guérison d'une bronchite spasmodique. Alors que j'allais les quitter, Orsi, que sa mère tenait dans les bras, m'a soudain dit qu'elle attendait avec impatience de retourner à la maternelle. Je lui ai demandé pourquoi. "Parce que j'aimerais enfin sourire." Pourquoi – lui ais-je demandé –, à la maison, tu ne peux pas le faire ? Ici, il y a ta maman. Elle a répondu : On ne peut pas sourire à quelqu'un de triste".

Pour conclure je voudrais poser trois questions :

      - Ces enfants élevés avec empathie vont-ils, à leur tour, élever leurs propres enfants avec empathie ?
      - Restera-t-il quelque chose, et si c'est le cas, que restera-t-il dans la mémoire de ces enfants élevés à Lóczy ? Même s'ils ne conservent pas de souvenirs concrets, s'est-il inscrit en eux quelque chose des soins empathiques qu'ils ont reçus ?
      - Mon impression, selon laquelle il y a chez les enfants élevés à Lóczy plus d'empathie que ce que l'on constate en général chez les autres enfants, est-elle justifiée ?

J'ai évoqué dans l'introduction Kata qui à la question, "à ton avis, tu es empathique ?" a simplement répondu: "J'espère que je le suis.". De même, je ne peux répondre que ceci aux questions que je me suis posées :

      - J'espère que les enfants élevés à Lóczy élèveront leurs propres enfants avec empathie.

      - J'espère qu'ils conserveront des traces des soins empathiques dont ils ont bénéficié.

      - J'espère que mon impression, comme quoi les enfants élevés à Lóczy sont empreints d'une plus grande
            empathie que ce que l'on constate en générale, est juste, et que cette faculté d'empathie les
            accompagnera tout au long de leur vie.

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